L'Humanité du 3 décembre 2010
À Toulouse, l’hôpital psychiatrique Marchant développe des pratiques sécuritaires alors que les syndicats revendiquent du personnel supplémentaire pour mieux soigner. Toulouse, correspondance.
Depuis un mois et demi, une grande tente est dressée devant l’entrée de l’hôpital psychiatrique Marchant. Des salariés de l’établissement y passent leurs jours et leurs nuits. Pour lutter contre le froid, des palettes en bois alimentent un brasero.
Quand le conflit social a débuté à l’hôpital Marchant, début octobre, il avait pour objet, comme partout, la loi sur les retraites et des situations plus locales : pour pallier les nombreuses absences au service gériatrie, la direction décidait de ponctionner les effectifs d’infirmiers en psychiatrie. « C’est ce qui a mis le feu aux poudres, raconte Marie Rajablat, de SUD. En psychiatrie, nous travaillons déjà à flux tendus. Et les soins ne sont pas les mêmes en gériatrie, où les malades souffrent d’Alzheimer, certains reçoivent des soins palliatifs. C’est un travail technique. » « La psychiatrie, enchaîne Cyril Moulin, lui aussi syndiqué SUD, repose sur un relationnel avec un patient. »
Or, « au fil des années, le niveau des soins psychiatriques s’est dégradé », estime Marie Rajablat, qui met en cause, bien sûr, le manque d’effectifs : « Actuellement, 29 agents de psychiatrie ou gériatrie sont absents et non remplacés. » Pour Isabelle Morère, de la CGT, « il n’est pas normal que des infirmiers de psychiatrie aillent renforcer la gériatrie, même si ce n’est pas incohérent en situation d’urgence. Il faut revoir l’organisation pour que ça ne se reproduise pas ».
Le 18 octobre, il est décidé de planter la tente, « pour que les salariés puissent s’exprimer », ajoute Isabelle Morère. Et les syndicats élaborent une plate-forme de revendications. Il est demandé, bien sûr, l’embauche d’infirmiers pour pourvoir les postes vacants. Les syndicats veulent aussi avoir leur mot à dire dans l’audit décidé par la direction. Cet audit a pour première étape d’établir un diagnostic de la situation.
« La direction ne parle que de gestion ! »
Et les conséquences des sous-effectifs inquiètent Alexandre Boiron, non syndiqué : « Le patient en psychiatrie a besoin de repères. Par manque de disponibilité, nous ne travaillons plus sur la rencontre, la relation. Il manque ce quart d’heure d’attention envers le patient. Celui-ci devient plus angoissé, potentialise des passages à l’acte. » Marie Rajablat confirme : « On ne s’occupe que des situations les plus aiguës. » Selon Cyril Moulin, « on pare au plus pressé, on gère le symptôme. Nous sommes là pour diminuer les angoisses et la direction ne parle que de gestion ! Allons-nous devenir des porte-clés, des distributeurs de médicaments ? »
Bientôt, « l’hopital prison »
Si l’hôpital Marchant manque de personnel, il développe en revanche l’utilisation des matériels de surveillance. Les nouveaux bips, que chaque personnel peut déclencher en cas de situation violente, coûtent 800 à 900 euros pièce, selon le syndicat SUD, et il y en aurait environ cent vingt. La dépense pour ces seuls appareils, sans compter le système qui les relie, dépasserait les 100 00 euros. Ces bips peuvent être utiles mais, pour les infirmiers psychiatriques, il serait plus judicieux de renforcer les équipes soignantes. De même, des caméras ont été installées au service des urgences : « Ce n’est pas en surveillant le patient qu’on le soigne », soupire un infirmier qui confie que les espaces verts de l’hôpital sont maintenant éclairés en permanence la nuit. Marchant, illustration de cette tendance sécuritaire, accueillera d’ailleurs bientôt une unité hospitalière spécialement aménagée (USHA), que ses détracteurs appellent « l’hôpital prison ».
La CGT considère que le mouvement a permis des avancées (le CHSCT participe à l’audit) et n’occupe plus la tente. Aujourd’hui à 9 h 30, SUD et des non-syndiqués appellent toutefois à un rassemblement devant l’agence régionale de santé (ARS) à Toulouse.
Claude Louzoun, psychiatre de service public et animateur du collectif Mais c’est un homme, explique comment la réforme du projet de loi de 1990 et de le manque des moyens créent une psychiatrie sécuritaire.
Pourquoi vous mobilisez-vous contre le projet de loi de réforme du texte de 1990 ?
Claude Louzoun. Ce projet de loi est une application de plus de la politique de la peur. Il articule dangerosité, garde à vue psychiatrique de 72 heures, soin contraint en ambulatoire, organisant une véritable trappe psychiatrique. Avec cette loi, on veut réduire la psychiatrie à une psychiatrie médicale, biologique, voire gestionnaire, et d’un autre côté, à une psychiatrie qui ne serait seulement là que pour prévenir et éviter les troubles à l’ordre public. Ce projet de loi s’inscrit dans l’idéologie néolibérale, qui trie, stigmatise des populations cibles qu’une expertise va suspendre ou écarter du gouvernement de soi, de l’exercice de la citoyenneté. Il s’agirait ainsi d’organiser un nouveau grand renfermement dehors, un contrôle social.
Peut-on parler de soins quand il n’y a pas de consentement ?
Claude Louzoun. Pas vraiment. Un traitement sans consentement peut être le fait du refus incontournable de la personne, de l’existence d’un état de nécessité clinique avéré, ou de l’impossibilité pour le service psychiatrique concerné de trouver d’autres réponses que l’hospitalisation contrainte. Mais dès l’admission, il s’agit de rechercher l’accord du patient à des soins et à un traitement. On peut réduire de manière considérable la quantité d’hospitalisations contraintes, si l’on a le temps de l’accueil (sans rendez-vous, sans réponse hâtive), l’hospitalité et le temps du soin. Il faut également séparer l’hospitalisation contrainte du traitement contraint. Ce dernier point se négocie à chaque fois. Les associations d’usagers posent également la question de l’écoute de la volonté du patient et de sa parole, sous les formes dites de la personne de confiance, par exemple. Un traitement sans consentement n’est plus du soin s’il dure excessivement et s’il s’impose comme un modèle. Si on le généralise, le malade risque de rentrer dans un système de soins duquel il ne ressortira pas, au risque d’appliquer une logique que l’on a entendu dans le discours de décembre 2008 de Nicolas Sarkozy : un fou est un fou, et il le restera toute la vie.
En quoi cette vision sécuritaire de la psychiatrie est-elle liée aux manques de moyens ?
Claude Louzoun. La politique de réduction des moyens est en route depuis plus de trente ans, mais elle s’est particulièrement accélérée depuis 2007 et la loi Hôpital, patients, santé, territoires (HPST). 50 000 lits d’hôpitaux psychiatriques ont été supprimés. La psychiatrie, comme tout le service public de santé, est soumise à des réductions de budgets, des moyens et des effectifs, par le non-renouvellement des retraités. De fait, de nombreux secteurs subissent le rapatriement dans les hôpitaux des soignants détachés sur le secteur, comme dans les centres médico-psychologiques. C’est déjà symptomatique d’une politique psychiatrique qui est prioritairement orientée vers l’enfermement et où toute la dimension thérapeutique est mise à mal. À cela s’ajoute une pression managériale très lourde, qui soumet les services à des évaluations, des accréditations, à une gestion administrative et comptable étrangleuse. Cette vision écrase l’éthique professionnelle des soignants et les orientations de travail. Depuis des années, il n’y a plus d’internat psychiatrique, ni diplôme d’État d’infirmiers psychiatriques… Face à la peur de la violence, les personnels, sans formations concrètes, ont des attitudes défensives, de protection, au lieu d’être dans l’accompagnement et le suivi psychiatrique.
Ministre de la Santé en 1981 du gouvernement de Pierre Mauroy
Le texte inspiré par monsieur Sarkozy vise à faire peur en organisant la contrainte de soins pour les personnes n’étant pas hospitalisées. Le rapport commandé au psychiatre Jean Demay en 1981, « Une voie française pour une psychiatrie différente », un texte d’espérance, est l’antithèse du discours prononcé par le chef de l’État à Antony, le 9 décembre 2008, qui traite inhumainement la part de folie dans l’homme et haineusement l’homme confronté aux déchirements de la conduite. Contre le froid sarkozysme de l’heure, relisons ces extraits du rapport publié en juillet 1982 :
« Tout trouble mental est évolutif ; l’expérience prouve que la chronicité n’est pas irréversible. (…) La fonction des professionnels du champ de la psychiatrie est celle d’accompagnement de leurs patients et celle, éventuellement, de défense vis-à-vis du corps social et vis-à-vis des puissances de tutelle. (…) Il est indispensable que les soignants puissent s’abstraire aux valeurs morales, sociales, politiques dominantes. Celles-ci ne peuvent en aucun cas constituer le facteur déterminant de leur conduite professionnelle. Le concept de prévention, s’il se réfère à une notion de normalité, le concept de guérison, s’il se réfère à une normalisation (…) vont à l’encontre de toute démarche thérapeutique dans le champ de la psychiatrie. »
Le rapport Demay fait œuvre de culture, de liberté et juge sans détours la pensée du président de la République, incapable de recul, d’interrogation, de doute devant toute chose de la vie. À tous ces êtres que nous aimons, l’État ne sait que proposer la norme, alors que la normalité, c’est la victoire de l’État sur le devenir, de l’identité sur la différence. Il ne faut plus d’hommes, de femmes entrés dans des histoires closes et privés du « risque de vivre », seul moyen pourtant d’avoir le « risque de guérir », tout cela étant caché par l’abominable mensonge du « risque zéro ». C’est un malheur pour un pays que de vouloir avoir des lois particulières.